Le nouveau journalisme

21 05 2008

Par Alexandre Cayla

Aujourd’hui, les compagnies, les gouvernements et même les citoyens peuvent produire et diffuser de l’information. Ainsi, d’un monde où l’information était rare et diffusée par certains acteurs privilégiés, nous sommes passés à un monde où elle est surabondante et où les consommateurs de nouvelles n’ont plus besoin de passer par des intermédiaires pour avoir accès à l’information. Il n’est donc pas étonnant que la valeur de la nouvelle soit en chute libre et que le métier de journaliste soit dans une crise existentielle.

Comme le souligne Philippe Le Roux, président de la firme montréalaise de marketing interactif VDL2, sur le blogue de Nelson Dumais : « pour les internautes, la nouvelle est perçue comme étant gratuite; c’est l’information qui a de la valeur. Ils sont prêts à payer pour de la nouvelle traitée, celle mise en perspective ou contradictoire. La nouvelle brute, ils l’ont partout, à répétition, à longueur de journée ». Bref, dans ce nouvel environnement, les journalistes ne peuvent plus justifier leur rôle d’intermédiaire entre la source et le consommateur; pour survivre, le journaliste devra se réinventer.

La profession a déjà commencé à changer : de journalistes spécialisés dans une forme de communication, les employeurs exigent maintenant qu’ils deviennent des « journalistes multimédias » aussi bien capables de recueillir de l’information et de la communiquer sous forme écrite que de filmer et de monter des reportages. L’idée centrale est simple : la réutilisation du contenu dans un contexte « multiplateforme ». Or, on peut dire qu’il s’agit là d’une solution « quantitative » (produire plus) à un problème « qualitatif » (produire différemment) : le problème n’est pas la production journalistique, mais la fonction même du journaliste. En fait, le rôle du « nouveau » journaliste serait plutôt d’être « au-dessus » du contenu. Qu’est-ce que cela veut dire?

Pour Paul Bradshaw, professeur de journalisme à la Birmingham University, cela veut dire que le journaliste devra devenir un chef de pupitre, qu’il devra collationner (comparer des textes pour vérifier leur concordance), synthétiser et vérifier les textes qui lui sont transmis, où qui se trouvent sur la blogosphère. Il énumère quelques autres tâches que le nouveau journaliste (ou distributif, comme il l’appelle) devrait accomplir : interroger les sources de manière plus insistante, remettre en question plus souvent, et faire des enquêtes sur des histoires qui ne sont pas racontées. Par contre, ici, rien de nouveau en ce qui concerne la pratique journalistique.

Le propos de Michel Nadeau (ancien collaborateur du Devoir, il est aujourd’hui directeur général de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques) sur la question est beaucoup plus éclairant, même s’il rejoint la position de Bradshaw : selon lui, même si « les citoyens bâtissent eux-mêmes leurs médias et des réseaux à la hauteur de leurs intérêts; le web ne fournira jamais le jugement nécessaire pour évaluer et classifier cette mer d’information. Des experts seront nécessaires pour faire des liens entre des faits, pour apporter une solide crédibilité derrière certains propos ». Ainsi, même si les lecteurs peuvent produire de l’opinion, de l’analyse et même faire des reportages, ils auront toujours besoin d’experts pour valider les informations et les aider à naviguer à travers tout ce contenu.

Le journalisme distributif
Ainsi, les journalistes devront alors développer des compétences de gestion de groupes, rassembler les meilleurs billets de blogueurs, trouver les sources, mettre en place listes de RSS à suivre, gérer les propositions de citoyens et les systèmes de collaboration. D’une certaine manière, cette idée de « journalisme distributif » de Bradshaw n’est qu’une extension du travail journalistique habituel. Par contre, l’Internet offre la possibilité au travailleur de l’information d’aller beaucoup plus loin. Voici comme se décompose son modèle

Le cerveau : il s’agit d’experts auxquels se réfèrent traditionnellement les journalistes. Par contre, il est possible de trouver des experts, même si ces derniers n’en ont pas le titre. Ils peuvent poser un regard original sur un événement et soulever des points importants. De plus, ils sont peut-être devenus experts en travaillant longtemps dans un domaine. Le nouveau journaliste doit rester en contact avec ces experts, s’abonner à leurs fils RSS, les citer lorsqu’ils interviennent de manière pertinente et leur passer des commandes lorsqu’une analyse est nécessaire.

De plus, comme ces gens ne sont pas nécessairement des universitaires avec un cadre de pensée particulier ou des experts directement affiliés à un groupe, leurs analyses se distingueront de celles des « experts » traditionnels. De plus, en sollicitant leur appui, en référant leurs internautes vers leurs blogues, ils les fidélisent et les rendent prompts à vous rendre la pareille.

La voix sait écrire, mais elle n’a pas d’expertise particulière. Elle peut rendre l’information attrayante à de vastes publics et donner une teinte particulière aux nouvelles. Il faut les identifier et, parfois, même les intégrer dans l’entreprise. Encore une fois, échanger régulièrement avec eux peut être intéressant parce qu’elle référera ses lecteurs à votre site.

L’oreille est celle qui sait ce qui se passe dans une communauté particulière ou dans un champ d’intérêt. De plus, souvent, ils ont des blogues ou des comptes Twitter. En s’abonnant à ceux-ci, il est possible d’avoir les scoops avant d’autres.

Dans un second temps, il peut être intéressant de mettre en place des systèmes permettant aux internautes (et autres types d’intervenants) de soumettre du matériel à l’entreprise.

Le journaliste accidentel est la personne qui « tombe sur une histoire ». Par exemple, un homme filme le ciel et soudainement deux avions entrent en collision. Pour que l’entreprise soit la première à recevoir les images, des systèmes de soumission sont de mise. De plus, des guides de rémunération pour les personnes soumettant des images ou des vidéos peuvent augmenter la probabilité que votre entreprise soit celle qui reçoit les images en premier. Aussi, il peut être intéressant d’entraîner la communauté à identifier les événements pouvant faire les nouvelles et leur apprendre à produire du contenu de qualité. Ainsi, ils penseront à votre organisation puisque c’est vous qui leur avez appris comment faire.

Le rehausseur est une personne qui est bonne en grammaire ou connaît beaucoup d’information factuelle. Il corrige les erreurs, annote et ajoute de l’information. En somme, il augmente la valeur de la nouvelle.

Ensuite, le technicien est celui qui prend les nouvelles et les classifie ou prend des informations brutes et réutilise de manière intéressante (par exemple, en les taguant sur Google Maps). Il crée une API pour Facebook, un RSS spécialisé ou fait des suggestions. Ainsi, il peut présenter l’information de manière créative et donner de la valeur à la nouvelle. Par contre, pour cela, il faut ouvrir le système pour qu’ils puissent faire des mash-up, rendre des attributs accessibles et leur fournir du support. Les « mash-up » requièrent une culture de l’ouverture et de la collaboration avec des personnes à l’extérieur de l’organisation en plus de la viabilité technique des RSS, APIs, etc. Par contre, les bénéfices potentiels en termes de nouveaux services, applications et lecteurs, sont énormes.

Finalement, la foule ou ce qu’on appelle en anglais le « crowdsourcing ». L’idée centrale est d’impliquer des utilisateurs dans le processus de collecte de données. Selon Bradshaw, il y a 2 types de « crowdsourcing » : celui qui essaie de tirer bénéfice d’expertise diverse (ingénieur, insider, comptable) ou de l’expérience de certains utilisateurs et celui qui veut aller chercher une force de travail énorme. Dans cette deuxième situation, chaque personne exécute une petite tâche comme passer au travers d’une masse d’information, faire des requêtes, etc. Leur aide permet au journaliste d’aller beaucoup plus loin dans l’analyse de certaines informations.

Le journalisme distributif implique donc de mettre de côté des concepts passéistes comme le contrôle et le contenu pour en mettre un autre de l’avant (la communauté) et de tirer les bénéfices de devenir le centre d’un « hub » Internet. C’est aussi comprendre que le web est un endroit, pas une destination.


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