Par Alexandre Cayla
Le 14 avril dernier, Jeff Jarvis, professeur associé et directeur du programme de journalisme interactif à la Graduate School of Journalism de la City University of New York a publié un billet sur ce qu’il appelle le « press sphere » ou « sphère médiatique » ou « informationnelle ». Il s’agissait, en quelque sorte, d’une synthèse de sa vision sur la nouvelle « écologie médiatique » depuis l’avènement d’Internet. Une des forces de son texte est qu’il va au-delà de du nouveau journalisme, tel que présenté par Paul Bradshaw, le situant dans son contexte global.
Selon lui, les organes de presse doivent adopter une nouvelle structure plus en phase la nature des relations entre consommateur et producteurs de contenu sur Internet. En fait, tant que les gestionnaires des médias ne s’en rendront pas compte, il sera difficile pour eux de mettre sur pied des modèles d’affaires fonctionnels. L’ancien modèle « linéaire » s’oppose donc à l’idée de « sphère informationnelle » et c’est d’ailleurs parce que les « médias traditionnels » ne comprennent pas cette nouvelle dynamique qu’ils ont tant de difficulté à effectuer une migration réussie vers le Web.
Dans le système traditionnel, le travail des organes de presse s’apparente à celui de n’importe quelle autre industrie : un entrant (des événements, des informations, une déclaration controversée, un rapport, etc.), un processus (travail journalistique) et un extrant (journal, téléjournal, etc.) qui sera consommé par un citoyen désireux d’être informé. Or, sur Internet, le consommateur de nouvelles a accès à différents types de sources au sein d’une « sphère informationnelle » et la presse n’en est qu’une.
À mon sens, il ne faut pas voir ceci comme un changement révolutionnaire : le consommateur des nouvelles ne s’est jamais limité à cette seule dimension, il est aussi citoyen, travailleur, actionnaire, ami, parent, etc. Ainsi, même si les organisations de presse ont joué un rôle essentiel dans la diffusion d’information et de nouvelles, elles n’ont jamais été les seules sources d’information : les gouvernements et les entreprises ont toujours communiqué des informations, les parents s’informaient sur la situation de leur école de quartier directement auprès des professeurs de leurs enfants, lorsque des événements importants se passaient dans une communauté les nouvelles se propageaient par « bouche-à-oreille », etc.
Anciennement, si les médias avaient effectivement un monopole, c’était celui de dire quels événements étaient importants à un instant donné et de communiquer ces informations à un très grand nombre de personnes. Les gens se tournaient donc vers ces derniers pour « être au courant ». Cela ne veut pas dire pour autant que le lecteur lisait tous les articles ou utilisait les journaux ou les téléjournaux comme seule source d’information. D’une certaine manière, l’on pourrait dire qu’Internet, par sa nature interactive, rend plus visible le comportement « traditionnel » du consommateur de nouvelles. Bref, puisque le médium est avant tout « relationnel », il est plus susceptible de se rapprocher de la réalité. Ainsi, le lecteur n’est plus passif : il cherche, sélectionne et consomme l’information qui lui semble pertinente et son point de départ n’est pas toujours un média « traditionnel » (il peut être un lien envoyé par un ami, par un blogue, par un article de journal ou par un site gouvernemental, par exemple).
Nous sommes tous des journalistes
L’interactivité ne se limite pas seulement à la possibilité pour le consommateur de nouvelles d’effectuer une sélection : il peut devenir distributeur (lorsqu’il envoie un lien ou incruste un vidéo sur son blogue) ou producteur de nouvelles. L’apparition de CMS (Content Management Systems) et la possibilité de commenter permettent à quiconque de faire part de son « grain de sel » ou d’ajouter une information. Jarvis parle des témoins qui peuvent enrichir un article en le commentant et partageant leur point de vue, de gens qui proposent des liens vers des archives ce qui permet aux personnes intéressées de mieux comprendre le fond d’une histoire, le USG (User Generated Content) entre aussi dans cette catégorie, par exemple, lorsqu’un individu met une vidéo sur Youtube et qu’elle est réutilisée par les grands médias. En fait, ceci s’apparente au nouveau journalisme de Paul Bradshaw.
Une histoire sans fin
Évidemment, tous ces changements ont un impact considérable sur la nouvelle en tant qu’objet ou produit fini. Selon Jarvis, l’idée que d’un côté entre de l’information et que de l’autre sort une nouvelle est un artéfact du passé, une conséquence des moyens de production de l’époque et de médias unidirectionnels. Aujourd’hui, une nouvelle n’a pas de début ni de fin. Les journalistes et les organisations de presses ne sont pas exclues du processus, mais elles ne sont plus qu’une étape d’un processus plus long.

De plus, cela implique un changement fondamental : si traditionnellement, le processus mène à un produit, en ligne le processus est le produit. Les nouvelles et les sujets ne sont plus des produits finis, mais des « molécules qui attirent des atomes » : les reporters, éditeurs, témoins, archives, chacun ajoute une pièce d’information et donne plus de valeur à la nouvelle.
Pistes de réflexion
À mon sens, pour s’adapter à ce nouveau paradigme, les entreprises de presse ont plusieurs changements à faire. D’abord, au niveau du contenu et de l’organisation de leur site web : comme l’information n’est plus « périmable », la distinction entre nouvelles du jour et archives doit s’effacer, chaque nouvelle devrait plutôt avoir une adresse permanente et être constamment mise à jour. Ceci ne veut pas dire qu’elle doit toucher tous les aspects d’une question au fur et à mesure que l’on parle d’événements connexes; chaque texte devrait rester proche de son idée directrice et les sujets connexes devraient faire l’objet d’autres articles. En fait, l’idée est de produire de l’information fragmentée qui peut être liée à d’autres en fonction du besoin ou du dossier. Un peu comme lorsqu’on parle de programmes informatiques où plusieurs modules spécialisés sont mis en relation et font en sorte que le programme est plus efficace. Les journalistes seraient des experts dans le maniement et la mise en relation de ces informations. Or, ceci ne nous éloigne pas de l’idée de nouvelles comme un produit puisqu’il s’agit tout simplement d’un produit plus flexible.
Ensuite, l’aspect « processus » de la conception de la nouvelle en ligne, il est intéressant de revenir su le propos de Michel Nadeau pour mieux comprendre le rôle du journaliste « les citoyens bâtissent eux-mêmes leurs médias et des réseaux à la hauteur de leurs intérêts; le web ne fournira jamais le jugement nécessaire pour évaluer et classifier cette mer d’information. Des experts seront nécessaires pour faire des liens entre des faits, pour apporter une solide crédibilité derrière certains propos ». L’idée n’est pas d’instaurer une tyrannie de l’expert, mais au contraire, de gérer les propositions des citoyens-utilisateurs et de garantir leur fiabilité.
Métaphoriquement, si l’on parle des flux d’information comme une rivière, auparavant, on pouvait concevoir les journaux comme des barrages : leur valeur venait de la quantité totale d’eau qu’elle recueillait. Toutefois, aujourd’hui, il faudrait plutôt les voir comme des centrales au fil des eaux, elle génère leur énergie en se greffant au courant et, pour augmenter leur valeur, elles font converger plusieurs « rivières ».



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[...] moins que celui-ci ne fasse écho à une analyse intéressante de 3 étudiants de HEC Montréal : “Métaphoriquement, si l’on parle des flux d’information comme une rivière, [...]