Par Alexandre Cayla
Internet vient encore de prouver sa capacité de changer la topographie de la société humaine en laissant sur le carreau un autre géant qui n’avait pas su l’apprivoiser : Hillary Clinton. En effet, dans la vague des analyses postprimaires (sur son infructueuse tentative de ravir l’investiture de son parti) plusieurs commentateurs ont blâmé, en plus du sexisme, son incompréhension de l’arène électorale post-Youtube.
Le San Fransico Chroncile trace même un parallèle entre les déboires de l’ancienne Première Dame et l’incapacité de certains acteurs de films muets à faire une transition vers les «talkies». À SurleWeb de Radio-Canada, Jean-Philippe Wauthier parle plutôt de la difficulté qu’a Hillary Clinton à s’adapter à une nouvelle « culture de l’authenticité » de l’Internet à l’ère du « 2.0 », des communautés. En substance, il argue que Hillary Clinton a dirigé la plus belle campagne électorale du XXe par siècle tandis que son rival, Barack Obama, a monté la première campagne du XXIe siècle.
Toutefois, son bilan en la matière est beaucoup plus reluisant que ne le laissent penser ces commentateurs : elle a lancé sa campagne en ligne cherchant à établir une «conversation» par le biais de Youtbe, elle a demandé à des milliers d’Internautes de choisir sa chanson de campagne et, vers la fin de la campagne, elle a refait le même exercice avec des T-Shirts. Bref, à mon sens, elle a acquis les outils du médium, mais elle n’en a pas maîtrisé les codes.
Une espèce en voie de disparition
Pour faire un clin d’œil à Marshall McLuhan, il y a un deuxième Géant qui est prisonnier d’une transe narcissique, tellement subjugué par son importance sociale qu’il est incapable de se questionner sur ses pratiques : les médias traditionnels. D’ailleurs, il est assez ironique que plusieurs personnes de l’industrie formulent de sévères critiques à l’endroit d’une candidate d’envergure sans réaliser que des constats similaires s’appliquent à leur propre industrie.
Si Clinton a été incapable de s’adapter, c’est parce qu’elle est partie en guerre en comptant sur l’ancien optimus medium, la télévision. Elle était habituée à un environnement médiatique caractérisé par un contrôle sur le message, construit en phrases destinées au téléjournal de 16h, pas à celui où chaque déclaration pouvait être reprise in extenso et commentée par la planète entière, ou même contredite dans une «video response». Similairement, les médias de masse se sont habitués à leur monopole (contrôle parfait) sur la parole publique (on parle même de trame narrative) et, comme Hillary, sont incapables de s’adapter à l’ère Internet où il une multitude de voix sollicitent les Internautes pour un peu d’attention. Comme Hillary Clinton, ils se sont procuré les « outils » du web, sans en comprendre ses codes et son modus operandi. Similairement, les résultats sont tout aussi désolants.
Comprendre pour survivre
Prenons des exemples québécois (Cyberpresse et Radio-Canada) qui se sont dotés de portails web assez complets, gratuits et mis à jour régulièrement. Comme l’Internet est un multimédia qui permet à plusieurs types de contenus de coexister, ces journaux s’y sont essayés.
Une solution a été de copier la recette Youtube. Toutefois, ils l’ont fait sans chercher à comprendre ses caractéristiques intrinsèques; malheureusement, ces copieurs, ne comprenant pas la valeur réelle du produit, ne réussirent qu’à appréhender sa forme (c’est un film, c’est court, c’est…), sans saisir son fond (ça sert à…) si bien qu’ils ne réussirent qu’à obtenir des résultats sous optimaux comme les Web-édito à Cyberpresse et les commentaires devant webcam à SurleWeb.
D’abord, ces nouveaux produits n’enrichissent pas le contenu du site ou l’expérience du lecteur puisqu’ils ne font que présenter des journalistes en train de réciter ou remâcher des textes. Ensuite, ils n’exploitent même pas la caractéristique fondamentale de la vidéo qui est celle de montrer préférant filmer un chroniqueur dans une voiture pour parler de payage autoroutier (quel trait de génie !) ou un journaliste qui parle à sa webcam avec comme fond une salle de nouvelles (oh! Je me sens au centre de l’action !).
S’il y a une chose que les cinéastes ont appris avec l’arrivée des « talkies » c’est que lorsque l’on manie plusieurs voies de communication (son et image), il faut penser en terme de complémentarité : pas besoin de montrer une porte qui s’ouvre si le spectateur l’entend. C’est à partir d’un constat aussi simple, traduisant une réelle compréhension des possibilités du médium, que le cinéma a pu se développer en art qu’il est aujourd’hui. L’échec de plusieurs médias à transposer leur travail dans deux médias n’est qu’un exemple illustrant l’impasse dans laquelle se trouve cette industrie, il ne reste plus qu’à voir s’ils comprendront les codes de l’Internet et réussiront leur transition ou s’ils subiront le même sort que Hillary Clinton.
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