Par Alexandre Cayla
MÀJ : Pour les lecteurs tenaces et courageux, à la fin de la deuxième partie se trouve un commentaire de Collete Brin de ProjetJ ainsi que ma réponse. C’est ici.
Aujourd’hui, dire que le secteur des médias d’information (et, plus particulièrement, celui de la presse écrite) va mal est presque devenu un truisme; fragmentation du public, baisse des revenus publicitaires, déplacement des petites annonces vers de sites spécialisés, comme LesPac, Craigslists ou Kijiji, les sources de ses maux sont nombreuses. Cependant, le véritable fléau qui afflige le secteur n’est pas externe, mais plutôt interne : le manque de vision.
Je concède que cet avis est un peu raide, car le manque de vision des leaders et des chercheurs de l’industrie n’est certainement pas responsable de tous les problèmes qui accablent le secteur. Toutefois, comme Internet est là pour de bon, les sources du problème importent moins que la capacité des organisations médiatiques à les gérer. Voici donc les quelques défis que devront relevés par les acteurs du milieu de la presse.
Premier défi : éviter les débats inutiles
Lors d’une luncheon ayant eu lieu à Harvard en septembre 2008, Persephone Miel, fellow au Berkman Centre for Internet and Society, rapportait que les journalistes qu’elle rencontrait semblaient n’être obsédés que par une seule question : vais-je garder mon emploi? De plus, comme l’ancien modèle d’affaires était basé sur la rareté, le premier réflexe est celui d’exclure les « nouveaux entrants » plutôt que d’essayer de s’adapter au nouvel environnement médiatique. Au Québec, la situation ne semble pas être très différente.
Par exemple, suite au congrès 2007 de la FPJQ, où des discussions sur le « journalisme-citoyen » avaient eu lieu, Philippe Schnobb, alors à SurleWeb, rapportait les conclusions des participants : le journalisme citoyen n’existait tout simplement pas. Il posait la question à ses lecteurs : « iriez-vous confier votre coiffure à un coiffeur-citoyen qui n’a aucune expérience ni référence et qui coupe les cheveux dans sa cuisine? ». Selon lui, « journalisme » et « citoyen » seraient mutuellement exclusifs : les « vrais » journalistes sont des professionnels et travaillent au sein d’organisations médiatiques.
Or, même si cette première réaction est parfaitement normale (lorsqu’un groupe se sent menacé, son premier réflexe est d’éliminer ses concurrents – si tout le monde peut être journaliste, pourquoi aurait-on besoin de professionnels ?), elle est très néfaste. D’abord, parce que la marginalisation de ces « nouveaux entrants » ne résoudra certainement pas les problèmes de l’industrie, mais aussi parce qu’il s’agit avant tout d’un débat sur des mots.
Trop souvent, on oublie que les mots ne sont que des raccourcis et qu’ils sont très rarement univoques. Par exemple, qu’entend-on par « les médias » ? Parle-t-on des médias d’information ou des médias « de divertissement » ? Parle-t-on du milieu de la télévision ou de l’édition ? Parallèlement, les termes « blogueur » et « journaliste citoyen » sont tout aussi vagues : un blogueur peut n’être qu’un simple citoyen, mais il peut aussi être une sommité internationale dans son domaine. Par conséquent, dire du journalisme citoyen, comme le fait Benoît Michaud sur le blogue de Florian Sauvageau, qu’il s’agit de journalisme ou pseudojournalisme dangereux à cause la la possibilité que des « spin doctors » se fassent passé pour d’autres est le signe d’une dangereuse incompréhension du web. Sur ce médium, le maître mot est le discernement. Un internaute avisé a plusieurs recours pour déterminer l’objectif réel d’un auteur, notamment l’usage d’hyperliens (à qui il se réfère et qui se réfère à lui).
Le « Web » ne détermine pas le contenu qui s’y trouve puisque n’importe qui peut y publier du contenu. Il revient donc au lecteur (ou au journaliste) de déterminer la crédibilité de la source. Par exemple, deux billets s’attardant sur les rouages de l’État québécois, l’un sur le blogue d’un jeune idéaliste et l’autre sur celui de Joseph Facal, n’auront pas le même poids malgré le fait qu’ils soient tous les deux blogueurs. De plus, aux États-Unis, plusieurs blogueurs ont scooper les journalistes et ont produit du contenu de très haute qualité sur des événements précis. Meilleur, même, que celui des publications traditionnelles qui les considéraient comme des intrus.
Tout ceci illustre très bien le changement le plus important qu’à permis Internet : la perte des médias de masse du monopole sur le discours public. En effet, même si personne ne pense que Joseph Facal soit un « journaliste », son blogue peut être légitimement considéré comme une source d’informations et d’analyses. Certains professionnels, avec une très bonne maîtrise de certains sujets, peuvent produire du meilleur contenu que des journalistes généralistes, même s’ils n’aspirent pas à porter le titre. Bref, plutôt que le « qui », c’est le « quoi » qui devrait occuper nos esprits et, rajouterai-je, il ne doit pas être confondu avec le « comment ».
Second défi : ne pas confondre forme et fonction
Le journalisme est-il une question de médium ou de fonction ? Si l’on ne fait pas de distinction entre journalismes télé, radio ou écrit, pourquoi devrait-on faire cette distinction pour le journalisme en ligne ? Benoît Michaud, collaborateur du prochain documentaire de Florian Sauvageau et Jacques Godbout sur l’industrie de la presse écrite, a essayé de distinguer les « neo » et les « trad » et d’établir une typologie des journalistes web.
En somme, pour l’instant, les « journalistes web » seraient des journalistes de seconde zone : ils bénéficient de moins bonnes conditions de travail, font moins d’enquêtes et de vérification, et sont condamnés à remâcher le contenu produit dans la section « traditionnelle ». De plus, selon un des « journalistes traditionnels » interrogés, la formation requise pour faire du web serait collégiale plutôt qu’universitaire !
Cette confusion de la forme et de la fonction se retrouve aussi dans sa typologie du cyberjournaliste. Cette dernière contient six types : journalisme copié-collé (contenu produit par des organes de presse traditionnels), journaliste rédacteur-web (journaliste de seconde zone présenté ci-haut), blogueur-vedette (qui se cantonne aux coups de gueule et à faire réagir comme Patrick Lagacé), prolétaire multiplateforme (nouveau journaliste qui sait manier le stylo comme la caméra et dont le nom apparaît rarement à côté de son travail), blogueur indépendant (journalisme de niche trop spécialisé pour le papier) et journalisme-citoyen (citoyens qui s’improvisent journalistes pour alimenter un blogue partisan).
Or, une telle catégorisation ne tient pas, car elle représente plus un choix institutionnel (où se place le web dans sa stratégie globale) plutôt que les caractéristiques intrinsèques du médium. Par exemple, depuis que le Christian Science Monitor ne publie plus que sur Internet, les organisateurs des prix Pulizter ont été forcés de reconsidérer leur définition de la presse écrite. Or, si l’on définit la qualité d’un travail en fonction de son support de diffusion, un tel événement aurait été impossible.
Le médium influe évidemment sur la forme que prendra le message. Par exemple, les « heures de tombée » ne seront pas les mêmes pour chaque médium et le produit à rendre ne sera pas le même (un texte, un clip audio ou vidéo). Comme le disait selon Bruno Séguin*, les trois médias « traditionnels » ont pu cohabiter parce qu’ils répondaient à des logiques différentes : la radio annonce, la télé illustre, le journal met en perspective. Or, les journalistes diffusant leur contenu sur un de ces trois médiums portent le même titre. Ceci implique donc que le journalisme (le quoi) n’est pas lié aux manières de faire (le comment), car ces dernières sont intrinsèquement liées aux moyens de production. Ces caractéristiques intrinsèques seront détaillées plus loin.
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(C’est suite à la lecture du blogue de Florian Sauvageau que m’est venue l’envie de mettre par écrit cette opinion. Initalement, ce devait être un texte court. Cependant, il s’est vite transformé en analyse un peu plus longue. Malgré sa longueur, la lecture de ce texte vaut la peine, selon moi, parce qu’il s’inspire grandement des travaux de penseurs anglosaxons (américains, britanniques). Nous aurions tout intérêt à porter un peu plus attention à leurs travaux. La seconde partie se trouve ici)
[...] je l’expliquais dans deux de mes derniers billets, le journalisme est tout une fonction (topographier la société humaine) qui [...]