Hier, j’avais écrit un billet en réaction à la chronique d’Yves Boisvert dans laquelle il s’en prenait aux gérants d’estrade. Par contre, je trouvais déplorable que les seuls « faits d’armes » servant à légitimer leur travail étaient d’avoir révélé des scandales. Personnellement, je ne trouve pas que nous devrions être fiers d’êtres des « brasseurs de marde ». Bref, même si je ne remets pas en cause le travail des journalistes tel que le présente Boisvert, je considère que peu importe qui a raison, le public (et par extension la démocratie), lui, est perdant. Mettre à jour des scandales n’est qu’une partie du travail à faire; faire des synthèses, contextualiser, présenter des solutions possibles font partie de celle qui est trop souvent oubliée. Une amie et ancienne collègue de classe a pris le temps de répondre à mon texte. Je lui ai répondu dans la section des commentaires. Cependant, la réaction épidermique que la lecture de mon texte avait suscitée me laisse croire que le ton de mon texte a peut-être masqué le fond de mon propos. Ne voulant pas faire un Falardeau de moi-même, je prends donc le temps d’y revenir, de mieux esquisser ma critique et de proposer quelques pistes de réflexion.
Le jeu des métaphores
Je le concède, qualifier les journalistes de brasseur de marde était quelque peu grossier. Certains y préféreront l’expression « chien de garde de la démocratie ». Cependant, là encore, j’y vois un leurre. Ou, du moins, toujours une trace d’incompréhension face à ce que devrait être le journalisme et, par extension, le rôle des journalistes. D’ailleurs, le fait que cette métaphore soit connue de tous ne la rend pas plus vraie. Dans un billet sur le blogue du Colombia Journalism Review, Megan Garber rassemblait une multitude de métaphores assez répandues.
“the news” is notoriously difficult to define—and, so, to understand. The broad descriptions that feed our general comprehension of the news range, indeed, from the whimsical (“if a man bites a dog, it’s news”), to the practical (news happens “when the life of anyone…departs from ordinary paths, or when events worth telling about occur”), to the even more practical (news is “anything that interests a large part of the community and has never been brought to its attention before”), to the political (“what somebody somewhere wants to suppress”), to the polemical (“a reflection of the passions of the day”), to the poetical (“to see life steady and see it whole”), to the downright paradoxical (a “blend of chance and intention, normality and catastrophe, instrument and accident, expectation and surprise, narrative and interjection”). Et cetera
L’existence d’un si grand nombre de métaphores et de définitions souligne à quel point, même s’il existe une forme de compréhension latente de ce que sont les nouvelles, il n’existe pas jusqu’à maintenant de consensus. Ceci est dû en partie au fait que ce que nous catégorisons comme étant une nouvelle vraie largement. Face à cette difficulté nous nous rabattons sur les expressions les plus claires comme celle de « chien de garde de la démocratie ». Cependant, selon moi, « chien de garde » est une très mauvaise métaphore. D’abord, parce que le chien de garde est réactif (il ne se met à japper qu’après que les coquins aient agi, qu’ils aient pénétré les lieux qui leurs étaient interdits). Ensuite, parce qu’ils fournissent très peu d’informations (les jappements n’informent que du fait que l’acte est en train de se dérouler. Il ne dit pas pourquoi des « coquins » ont décidé d’agir de manière malveillante… et « parce que les coquins sont méchants » est une très mauvaise explication). Finalement, elle place les journalistes à l’extérieur de la communauté qu’ils « protègent », alors qu’ils en font partie de manière indéniable et que les journaux (et autres médias d’information) sont un élément central de toute communauté. Pour reprendre l’expression de Robert Ezra Park, un journal est le lieu où la ville se raconte.
Dans son commentaire, mon amie soulignait que je confondais le rôle du journaliste et celui du politicien. C’est au politicien de proposer, le journaliste lui, ne se contente de rapporter ce qui est susceptible d’intéresser le public. Or, le politicien ne contrôle pas le média. Ce n’est pas lui qui communique directement au public. Il le fait par un intermédiaire, le journaliste. Certains diront que maintenant, grâce aux médias sociaux, il peut le faire. Cependant, la pratique n’est pas encre assez bien ancrée et les publics touchés ne sont pas aussi larges. D’ici là, les « médias traditionnels » ont encore le haut du pavé puisque ce sont eux que les citoyens lisent. Sachant cela, la responsabilité qui leur incombe est importante. Pour illustrer leur rôle, deux métaphores peuvent être mises à contribution. La première, de Robert Ezra Park, déjà paraphrasé plus haut. Le journal, plus qu’un flux d’information est le journal de bord de la communauté, il est à la communauté ce que les yeux sont à l’homme : ils servent à s’orienter. Moi-même, me prêtant à l’exercice boiteux de la métaphore, définissait plutôt le journalisme comme l’acte de topo(quarto?) graphiter un domaine de l’activité humaine au quotidien ou à une quelconque autre fréquence. L’on retrouve dans ces deux métaphores des notions qui sont absentes de la première : la mémoire et le document de référence.
Journalisme de chicane vs journalisme d’information
Or, la mémoire et la centralisation sont deux éléments qui sont particulièrement négligés par les modes de production et de diffusion actuels : l’on augmente la cadence, cherchant absolument à être celui qui dit les choses en premier plutôt que celui qui les dit le mieux. L’obsession des flux et de la course à la primeur nous font oublier l’importance du contexte et de répondre à TOUTES les questions traditionnelles du journalisme : Qui? Quoi? Quand? Comment? Pourquoi?. L’on pourrait aussi en rajouter d’autres comme : Pour qui? D’ailleurs, cette course pour la primeur est d’autant plus effrénée que dans un contexte de crise, tous les médias et les journalistes se sentent contraints de démontrer leur pertinence. Dans un tel contexte, chacun doit contribuer sa part à la nouvelle, quitte à laissé pour compte.
Comme je le soulignais dans mon dernier billet, lorsque les développements se succèdent avec une grande rapidité et que certaines allégations ne sont pas vérifiées avant d’être publiées (le fait de rapporter les allégations étant considéré comme étant suffisant), les journalistes deviennent des brasseurs de marde et tout le monde en sort perdant. D’ailleurs, Jay Rosen, professeur de Journalisme à NYU, a déjà pris le temps de souligner l’inefficacité du journalisme du type « he said, she said ». La seule chose qui nous reste en tant que lecteur à la fin du cycle tourbillonnant de nouvelles est une impression générale de ce que nous y avions lu. Dans le cas qui nous occupe : un goût de merde dans la bouche, une odeur nauséabonde dans le nez et une dégoût général de la politique dans la tête. Mon amie soulignait avec justesse que l’on ne peut pas parler de causalité, voir même de corrélation entre la couverture journalistique et le faible taux de participation. Cependant, lorsque l’on est rendue à comparer Montréal à Palerme, l’on est clairement dans l’hyperbole comme le soulignait François Brousseau; il y a bien longtemps que l’on a quitté la réalité. Pour les médias dont la mission est d’informer, plutôt que d’échauder les esprits, ceci devrait être interprété comme un échec.
Tel que souligné en début de section, une raison de cette dérive est le cycle de nouvelles qui fait en sorte qu’à la fin de ce dernier, bien peu se souviennent ce qui avait été dit au début. De plus, au fur et à mesure que chaque journaliste cherche à faire sa marque sur cette œuvre collective de reportage, ils se prennent à se concentrer sur le Qui et le Quoi, sur les détails scabreux au détriment des autres éléments importants. Il existe toutefois quelques solutions simples, du moins, sur Internet qui peuvent amoindrir les problèmes exposés ci-haut.
Internet à la rescousse
D’abord, il se peut qu’il soit temps de cesser de voir l’article comme l’élément de base du processus journalistique. L’article est statique, redondant, séquentiel et s’accommode mal des mises à jour subséquentes. L’article est l’un des vestiges les plus tenaces de l’ère de l’imprimé. Avant de présenter l’alternative, j’irai encore plus loin : peut-être que le texte n’est pas la meilleure manière de communiquer de l’information. Après tout, par le choix des mots, un journaliste peut biaiser l’information. De plus, un texte à une longueur limitée (encore davantage sur Internet); il est difficile de faire le tour d’une question en 800 caractères ou moins. Peut-être que l’idéal serait de stocker les informations comme autant d’entrées dans une base de données. Lorsque l’on y pense, quoi de mieux qu’une collection d’informations structurées que l’on (l’utilisateur/lecteur) peut filtrer et trier comme journal de bord? De plus, en leur donnant une structure sémantique et logique, l’on pourrait aller chercher tous les éléments pertinents, peu importe le moment de leur publication ou leur auteur. Bref, au lieu de la séquence d’événements : Scandale, Labonté est acoquiné avec Accurso! Labonté démissionne! Scandale : les proches de Trembaly étaient au courant! Scandale : Labonté dit que tout le monde est dégueulasse! Scandale : Mme Intégrité n’est pas propre! J’aurais préféré savoir :
- Quel est le mécanisme de financement de chaque parti?
- Quels partis acceptent les dons anonymes? Jusqu’à concurrence de combien?
- Est-ce que les parties organisent des soupers qui coûtent 1000 $/place? Si oui, combien de fois en ont-ils organisé? Quelles sommes ont été recueillies lors de ces événements? À combien s’élève les dons moyens?
- Si l’on connait-on l’identité des donateurs, appartiennent-ils à des firmes qui obtiennent des contrats de la Ville de Montréal?
Pour chaque allégation, j’aurais aimé connaître :
- L’auteur de ces allégations
- La nature de ces allégations
- La possibilité de vérifier leur véracité et
- savoir si elles sont vraies!
À travers une telle présentation des informations, il aurait été plus facile pour moi, en tant que citoyen, de savoir ce qui se passait dans chaque et d’en tirer mes propres conclusions. J’aurais pu mieux comprendre la gravité des « crimes » de chacun, plutôt que de mettre tous les politiciens dans le même panier. En me donnant ces informations, les journalistes ne seraient plus des « brasseurs de merde », parce qu’ils me fourniraient les outils nécessaires pour agir. Que je puisse entrevoir des solutions potentielles plutôt que d’être assommé par la vitesse des révélations accablantes. J’ai toujours crû que les gens ne s’impliquent que lorsqu’ils voient des zones d’ombres, incomplètes qui leur permettent de croire que leurs gestes et leurs décisions pourraient réellement influencer le cours des événements. Lorsqu’une administration est trop parfaite ou lorsque tout est noir, nous nous retrouvons devant un monolithe, sentant qu’il n’y a rien à faire. Bref, pour revenir à mon titre, les journalistes ont le droit et ont le devoir de brasser de la merde. Cependant, la manière dont ils le font et ce qu’ils en font est tout aussi important que de la déterrée. En la manipulant avec assez de précautions, il serait possible de prendre cette merde pour en faire du fumier servant à nourrir les fleurs de la démocratie. Non, je ne crois pas que la politique sera parfaitement propre un jour, mais au moins nous saurons quoi faire.
J’aime assez l’idée de classer les informations dans une base de données qui nous permettrait d’aller au-delà de l’histoire qu’on nous raconte. Je pense toutefois qu’il faut un élément déclencheur pour que notre intérêt soit piqué à vif. Il me semble que les journalistes devraient être, en ce sens, des provocateurs. Non pas au sens négatifs de fauteurs de trouble, mais au sens positif de ceux qui mettent notre curiosité en mouvement.
Jusqu’à présent, on a beaucoup misé sur la règle voulant que chaque histoire soit auto-portante. À la limite, on pouvait se permettre de l’étirer sur quelques épisodes, mais encore là, chaque épisode devait avoir un début et une fin, se tenir en soi. Peut-être faudrait-il abandonner cette règle pour embrasser toute la souplesse que permet désormais le Web.
J’ai justement en tête, à ce propos, l’article A Microformat with Major Implications de Craig Silverman (Columbia Jourmalism Review).
Le microformat en question, hNews, permettrait justement de faire éclater le format journalistique dominant pour y incrustrer des informations jusqu’ici non accessibles au commun des mortels:
On imagine que cette idée de microformats pourrait être poussée plus loin pour justement ouvrir autant de fenêtres vers des données stockées dans une base. On peut même imaginer que plusieurs articles seraient éventuellement reliés à cette base et nourrirait une quête pouvant aller bien au-delà d’un cheminement par hyperliens.
Il y a tellement de possibilités inexploitées parce que le paradigme dominant empêche de les explorer.
Je suis tout à fait d’accord avec ce que vous dites ! D’ailleurs, si les hNews sont à la hauteur de leur promesse, je serai très impressionné ! J’espère seulement que l’ajout d’informations et de schémas complexes n’alourdira pas indûment le traitement de ces informations. Aussi, j’aimerais beaucoup qu’un tel langage ait une dimension sémantique c’est-à-dire que l’ajout de faits ne soit pas seulement l’ajout d’une chaîne de caractères appartenant à la catégorie « ajout », mais que les faits soient intégrés de manière plus profonde. Aussi, j’aimerais que cette mise en lien ne soit pas seulement interne (contenu du journal), mais aussi externe c’est-à-dire qu’elle soit mise en relation avec des informations produites par d’autres parties comme le gouvernement (un article de projet de loi, par exemple). Les journalistes auront toujours une place dans ce système, mais elle ne sera certainement pas pareille à celle qu’ils avaient il y a 150 ans !
[...] Il y a tellement de possibilités inexploitées parce que le paradigme dominant empêche de les explorer. via 4×21.wordpress.com [...]
Très bonne intuition, Alexandre. La base de données, l’hypertexte, le son et les images sont autant d’éléments de la réalité dont les “cloud’istes”
de demain devaient apprendre à se servir en les façonnant selon les besoins de leur mission. Son et image = source sensorielle directe. Base de données = mémoire. Hypertexte = pensée cognitive.
Je prêche moi-même depuis des lustres pour une refonte de ce métier autour des médias numériques, pour qu’on les libère des contraintes de l’espace et du temps, que l’on organise, ouvre et exploite les sources journalistiques qui constituent l’essence même et, malheureusement, la partie immergée de l’iceberg “information”. Les pistes que vous explorez vont dans le même sens. Bravo !
Aujourd’hui une documentaliste répondait, à une autre personne qui lui demandait si elle craignait que sa profession disparaisse, qu’au contraire ses services vont être de plus en plus requis. Elle va devenir une courtier en documentation. Je trouve l’image fort à propos. Les journalistes ne pourraient-ils pas devenir des courtiers en information? Non seulement la nouvelle, mais sa contextualisation et ses sources. Voir aussi cet article inspirant : The 3 key parts of news stories you usually don’t get. Pour réinventer le journalisme, il faut sortir des vieux schèmes journalistiques.
> Pour réinventer le journalisme, il faut sortir des vieux schèmes journalistiques.
Oui, et même réinventer l’appellation de ce métier, qui est construit sur le modèle industriel selon lequel, bien que l’habit ne fasse pas le moine, le médium détermine le professionnel qui se retrouve intimement lié à sa machine: un machiniste, un automobiliste, un journaliste.
À ce compte-là, on devrait moderniser l’appellation en optant pour “sitewebiste” ou “bloguiste”, mais cela n’a aucun sens car l’essence de ce métier n’est pas liée à un médium/outil mais à la matière intellectuelle “information” et à sa fonction sociale d’« éclaireur » de la société — “éclaireur” au sens propre de “soldat civil” envoyé en reconnaissance, mais aussi parce qu’il est chargé de projeter de la lumière sur les rouages de la société afin que les citoyens puissent faire des choix et prendre des décisions “éclairées”.
Les pistes explorées par Alexandre ont le grand mérite de remettre en cause les sacro-saints “article” et “reportage”, qui ne sont que de minces réductions d’un sujet donné à un moment donné — comme si l’image d’une coupe de pomme pouvait représenter toute la pomme, ses feuilles ainsi que l’arbre sur lequel elle a poussé. De toute évidence, la forme de l’article a été déterminée par les limitations spatiales inhérentes au médium imprimé et celle du reportage audiovisuel est tributaires des contraintes temporelles des médias électroniques “linéaires”. Ces contraintes-là n’existent plus (ou, en tout cas, plus de la même manière) sur Internet où l’espace est infini et le temps asynchrone.
Qui plus est, les médias de masse sont en train de laisser place à des médias de niche ou, plus exactement, à univers de médias reconfigurables à l’infini. Toute expression de la réalité devient média, d’où qu’elle provienne, et chacun peut bâtir son “programme” comme il l’entend, à partir des sources qu’il juge les plus pertinentes pour les besoins qui lui sont propre.
Et c’est là qu’intervient la fonction de documentaliste à laquelle tu fais allusion. Les spécialistes en information citoyenne (appelons-les comme ça en attendant mieux) des décennies à venir seront des techniciens de l’intellect multitâches dont la fonction première sera de découvrir, rassembler, ordonner et, parfois, créer de toutes pièces, à partir du terrain, des documents d’information. Leurs opinions personnelles et les “angles de traitement” qui faisaient hier leur pain et leur beurre seront moins importants que la disponibilité et l’utilisabilité pratique des sources ainsi rassemblées et des synthèses qu’ils en produiront — celles-ci se rapprochant des articles et reportages actuels, permettant une consultation rapide, mais n’occultant pas la profondeur et la complexité des informations synthétiser.
Comme en politique et en économie, les citoyens réclameront et valoriseront de plus en plus la transparence journalistique. Cette matière riche pourra être exploitée et reconfigurée par des milliers de producteurs médias gros ou petits. Elle deviendra la matière première commercialisable de l’information et c’est d’elle, plutôt que de ses multiples avatars “transformés”, que proviendra le financement de l’industrie.
Mon intuition idéaliste, c’est que l’on assistera probablement à une “babellisation” temporaire de l’information “finale”, mais que les sages et les professionnels finiront par imposer une vision “raisonnable” du monde à la majorité des gens censés. La possibilité de vérifier en permanence la véracité des informations premières disqualifiera peu à peu les tricheurs et profiteurs, tout comme l’ouverture du code source de Firefox, bien qu’intelligible à un très petit nombre de spécialistes, permet à ce logiciel de remédier à ses failles plus rapidement que n’importe quel équivalent propriétaire à code secret.