Alors, voilà, c’est déjà fini. La classe journalistique québécoise, réunie à Sherbrooke, est retournée chez elle après avoir discuté pendant trois jours de la « Sortie de crise ». A-t-elle trouvé des idées aussi intéressantes et salvatrices que le promettait le thème du congrès ? Personnellement, j’en doute. Deux conférences et une plénière portaient spécifiquement sur cette question et les mêmes propos ont été tenus lors des ces trois séances : « le modèle est cassé, il faut tester de nouvelles choses », « la solution existe surement, mais nous ne l’avons pas encore trouvée », « les nouvelles sont importantes et elles méritent d’êtres sauvées », « il faut que les gens se mettent à payer, mais ils semblent voir pas voir de valeur à ce que l’on fait », etc. Bref, rien de bien nouveau. Rien de particulièrement différent de ce qui se dit partout à travers le monde depuis au moins deux ans.
Malgré tout, ce congrès n’a pas été complètement inutile. Prendre le pouls de la profession, parler avec de jeunes journalistes et regarder plusieurs de nos professionnels de l’information se déhancher sur la piste de danse des marches du palais avec beaucoup moins de talent qu’ils en démontrent lorsqu’ils livrent leurs reportages n’est pas sans valeur. Non, je n’ai pas de photos. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que faire chanter un journaliste soit une bonne idée… Blague à part, s’il y a une chose qui m’a étonné, c’est de la rigidité des journalistes au niveau professionnel : malgré leurs souhaits, les journalistes sont réfractaires aux changements, ils sont excessivement rigides. Le trois quarts des interventions portent sur le comment plutôt que sur le quoi. Je m’explique.
Après avoir écouté leurs interventions et discussions pendant plusieurs jours, il me semble que le présupposé sur lequel l’on opère est similaire à ce vieil axiome tiré de la modélisation économique : ceteris paribus; toutes choses étant égales par ailleurs. Ainsi, consciemment ou non, ils ne cherchent pas le changement, ils cherchent à voir comment d’anciennes manières de faire peuvent être rentabilisées dans un nouvel environnement : toutes choses étant égales par ailleurs, comment allons-nous faire pour rejoindre ces nouveaux publics? Toutes choses étant égales par ailleurs, comment allons-nous utiliser ce nouveau canal de communication pour que nos contenus soient consommés davantage? Toutes choses étant égales par ailleurs… Or, bien qu’il soit encore difficile de comprendre la nature et l’impact engendrés par les nouveaux médias, il est indéniable que ces derniers amènent des changements considérables; plus rien n’est égal par ailleurs. Il se peut fort bien que les anciens modes de cueillette et de diffusion de l’information soient devenus inadéquats. Cependant, c’est justement sur ces manières de faire que les journalistes sont particulièrement frileux.
Marshall McLuhan disait que nous avons trop souvent tendance à regarder vers l’avant à travers le rétroviseur (McLuhan, 2003). Bien que son œuvre soit souvent critiquée, sur ce point le gourou n’a pas tort, car comme nous l’enseigne la psychologie cognitive nous possédons des schèmes, des modèles de situation et des comportements, des scripts que nous utilisions pour savoir comment agir et réagir dans différents contextes. La conséquence est que nous appliquons d’anciennes manières de faire dans de nouvelles situations. Ce n’est que lorsque ces dernières deviennent inopérantes que nous cherchons de nouvelles solutions (Tijus, 2001). Ceci est aussi vrai pour des problèmes vécus dans notre quotidien que pour des domaines précis comme le journalisme. Cependant, cela ne devrait pas nous empêcher de tenter de le faire. De toutes les interventions, seule celle d’André Caron était novatrice. Il y exposait une nouvelle manière de voir le rapport entre le public et les médias grâce au raccourci « T.I.M.E ». Les différentes caractéristiques identifiées par le professeur sont matière à réflexion, car elles forcent les « producteurs » de contenus à considérer comment leurs futurs consommateurs (les jeunes de 18-25 ans) s’approprient leur contenu, l’utilisent, l’échangent, etc.
À mon sens, la transition des médias analogiques vers les médias digitaux est un moment opportun pour se poser des questions beaucoup plus fondamentales. Cependant, à en croire les études et rapports portant sur l’interactivité et l’ajustement des médias aux nouvelles technologies de l’information et des communications, les organisations les plus « avancées » seraient celles qui proposent le plus grand nombre de fonctionnalités comme la possibilité de faire des commentaires, de lire les articles les plus lus ou de partager un texte sur Facebook ou Twitter (Bivings Group, 2008; Spyridou & Veglis, 2008). Bref, l’adaptation web se fait par l’ajout de fonctionnalités qui, essentiellement, visent l’expérience d’utilisation du site d’informations plutôt que l’expérience de consommation (compréhension?) de la nouvelle. Regardons nos médias et nous verrons qu’ils s’inscrivent clairement dans cette tendance : les journaux publient leurs articles en ligne, les télédiffuseurs, leurs vidéos, et les radios, leurs émissions un peu comme ils le feraient traditionnellement; l’adaptation se fait en marge de ce contenu.
Certains diront que cette critique est facile et que la persistance de vieilles habitudes ne devrait pas surprendre, ni être dénoncée, car nous ne connaissons les nouvelles et le journalisme qu’à travers ses « incarnations précédentes » que son le journal, la radio et la télé. Il est donc difficile d’imaginer comment cette activité pourrait être réalisée autrement et mieux intégrée avec les nouvelles pratiques en émergence. Eh bien, justement! Pourquoi n’essayons-nous pas de penser au journalisme du futur sans nous baser sur le journalisme du passé? Cet exercice est périlleux et peut sembler futile, trop large. Par conséquent, je propose une analogie qui servira à guider cette démarche. Pensons à la transition de l’analogique au digital comme une adaptation cinématographique.
En effet, lorsque l’on adapte une oeuvre au cinéma, l’on n’essaie pas de faire une copie conforme de l’oeuvre originale. Les meilleures adaptations sont celles qui réussissent à cerner l’« essence » de l’oeuvre et à la réarticuler de manière convaincante à travers les « codes » du nouveau médium. M. Caron a déjà identifié certains changements découlant de l’usage de ces nouveaux codes. Il ne resterait qu’à les préciser et à identifier ce que constitue l’« essence » du journalisme. À quoi sert le journalisme? Que sont les nouvelles? Je ne parle pas ici de procédures (cueillette, présentation d’informations) ou des externalités positives (« punir les coquins »), mais de ce à quoi sert le journalisme. Qu’est-ce qui rend le journalisme absolument indispensable au fonctionnement de notre société? Il nous faut une définition qui inclut toutes les formes de nouvelles. J’ai moi-même quelques idées que j’exposerai dans d’autres billets. Cependant, j’aimerais avoir votre opinion auparavant.
Merci pour votre billet, vos commentaires sont très intéressants! Je suis tellement d’accord en ce qui concerne la résistance au changement!…
Enfin, c’est drôle quand même. Je traite de questions similaires sur mon propre blogue, ces temps-ci. En fait, je tente une analyse modeste de la présente crise des médias sous l’angle des sciences de l’information. Je vais devoir tenir compte de votre billet pour l’écriture de mon prochain.
[...] vous suggère d’ailleurs de lire les bilans de Dominique (milieux documentaires) et d’Alexandre Cayla [...]
Alexandre,
Ton analyse de la rigidité du milieu relativement aux nouvelles formes et possibilités de diffusion sont très intéressants (site web d’un journal qui ne re-publie que ses articles, radio qui met en ligne la transcription des reportages audio…). Il va falloir effectivement une prise de conscience des nouvelles habitudes de consommation de l’information mais je ne me fais pas d’inquiétudes, ça va venir, peut-être même plus vite que l’on ne le croit. La vitesse avec laquelle le site de web de Radio-Canada évolue (peut-être pas assez vite à ton goût) m’encourage dans ce sens. Il y a beaucoup de projet en cours et leur équipe web est très jeune.
En revanche, je ne suis pas d’accord avec toi sur un aspect. Tu écris : “Il se peut fort bien que les anciens modes de cueillette et de diffusion de l’information soient devenus inadéquats”. Pour les modes de diffusion, oui, mais pour les modes de cueillette, non, jamais. Je te dirai même que dans la pratique, ceux qui utilisent abusivement les nouvelles technologies comme seul ou principal mode de cueillette se cassent souvent les dents. Je parle ici des journalistes qui sont à la base de la quête d’information, pas les trop nombreux “copier-colleurs-repreneurs”. Pour m’être moi même laissé trop tenter par l’utilisation d’Internet dans ma pratique, je me suis rendu compte que jamais les rapports humains directs (je ne parle même pas de téléphone) ne pourront être remplacés en terme de “débuscage” de nouvelles. C’était valable en 1900, ça l’est encore aujourd’hui, et ça le sera encore demain.
Le journalisme, pour moi, c’est ça, surtout. Maintenant, la diffusion de ces trouvailles, il faut y réfléchir, c’est certain, mais je pense que d’autres personnes doivent s’y atteler. Laissons les journaleux avec leur clope et leur café continuer à faire leur travail sur le terrain plutôt que de vouloir les transformer en agents de circulation de l’information new-age.
En fait, je suis tout à fait d’accord avec ta critique. Je devrais peut-être la reformulée parce que sa formulation actuelle pourrait effectivement faire croire que j’adopte une position qui n’est pas la mienne. Comme toi, je crois que le « cœur » du travail journalistique est le même aujourd’hui qu’en 1900. Ceci étant dit, peut-être que l’on ne définit pas ce cœur de la même manière. À mon sens, le rôle d’un média d’information n’est pas de produire des textes ou même de faire des enquêtes (quoique ces activités sont importantes et méritent d’être maintenues et reconnues), mais de valider (assurer la véracité) et de contextualiser (ce qui est rapporté est important parce que x). Dans les faits, il est vrai que l’ensemble de ces activités font partie de ce que constitue le travail journalistique. Cependant, si l’on se réfère à nos différentes métaphores (présentées dans les billets précédents), les «cartes» et les «journaux de bord» appartiennent à la famille des documents de références. Par conséquent, cet exercice de validation devrait être le cœur des journaux de l’avenir. À mon sens, il ne l’est pas encore.