Plus rien n’est égal par ailleurs

16 11 2009

Alors, voilà, c’est déjà fini. La classe journalistique québécoise, réunie à Sherbrooke, est retournée chez elle après avoir discuté pendant trois jours de la « Sortie de crise ». A-t-elle trouvé des idées aussi intéressantes et salvatrices que le promettait le thème du congrès ? Personnellement, j’en doute. Deux conférences et une plénière portaient spécifiquement sur cette question et les mêmes propos ont été tenus lors des ces trois séances : « le modèle est cassé, il faut tester de nouvelles choses », « la solution existe surement, mais nous ne l’avons pas encore trouvée », « les nouvelles sont importantes et elles méritent d’êtres sauvées », « il faut que les gens se mettent à payer, mais ils semblent voir pas voir de valeur à ce que l’on fait », etc. Bref, rien de bien nouveau. Rien de particulièrement différent de ce qui se dit partout à travers le monde depuis au moins deux ans.

Malgré tout, ce congrès n’a pas été complètement inutile. Prendre le pouls de la profession, parler avec de jeunes journalistes et regarder plusieurs de nos professionnels de l’information se déhancher sur la piste de danse des marches du palais avec beaucoup moins de talent qu’ils en démontrent lorsqu’ils livrent leurs reportages n’est pas sans valeur. Non, je n’ai pas de photos. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que faire chanter un journaliste soit une bonne idée… Blague à part, s’il y a une chose qui m’a étonné, c’est de la rigidité des journalistes au niveau professionnel : malgré leurs souhaits, les journalistes sont réfractaires aux changements, ils sont excessivement rigides. Le trois quarts des interventions portent sur le comment plutôt que sur le quoi. Je m’explique.

Après avoir écouté leurs interventions et discussions pendant plusieurs jours, il me semble que le présupposé sur lequel l’on opère est similaire à ce vieil axiome tiré de la modélisation économique : ceteris paribus; toutes choses étant égales par ailleurs. Ainsi, consciemment ou non, ils ne cherchent pas le changement, ils cherchent à voir comment d’anciennes manières de faire peuvent être rentabilisées dans un nouvel environnement : toutes choses étant égales par ailleurs, comment allons-nous faire pour rejoindre ces nouveaux publics? Toutes choses étant égales par ailleurs, comment allons-nous utiliser ce nouveau canal de communication pour que nos contenus soient consommés davantage? Toutes choses étant égales par ailleurs… Or, bien qu’il soit encore difficile de comprendre la nature et l’impact engendrés par les nouveaux médias, il est indéniable que ces derniers amènent des changements considérables; plus rien n’est égal par ailleurs. Il se peut fort bien que les anciens modes de cueillette et de diffusion de l’information soient devenus inadéquats. Cependant, c’est justement sur ces manières de faire que les journalistes sont particulièrement frileux.

Marshall McLuhan disait que nous avons trop souvent tendance à regarder vers l’avant à travers le rétroviseur (McLuhan, 2003). Bien que son œuvre soit souvent critiquée, sur ce point le gourou n’a pas tort, car comme nous l’enseigne la psychologie cognitive nous possédons des schèmes, des modèles de situation et des comportements, des scripts que nous utilisions pour savoir comment agir et réagir dans différents contextes. La conséquence est que nous appliquons d’anciennes manières de faire dans de nouvelles situations. Ce n’est que lorsque ces dernières deviennent inopérantes que nous cherchons de nouvelles solutions (Tijus, 2001). Ceci est aussi vrai pour des problèmes vécus dans notre quotidien que pour des domaines précis comme le journalisme. Cependant, cela ne devrait pas nous empêcher de tenter de le faire. De toutes les interventions, seule celle d’André Caron était novatrice. Il y exposait une nouvelle manière de voir le rapport entre le public et les médias grâce au raccourci « T.I.M.E ». Les différentes caractéristiques identifiées par le professeur sont matière à réflexion, car elles forcent les « producteurs » de contenus à considérer comment leurs futurs consommateurs (les jeunes de 18-25 ans) s’approprient leur contenu, l’utilisent, l’échangent, etc.

À mon sens, la transition des médias analogiques vers les médias digitaux est un moment opportun pour se poser des questions beaucoup plus fondamentales. Cependant, à en croire les études et rapports portant sur l’interactivité et l’ajustement des médias aux nouvelles technologies de l’information et des communications, les organisations les plus « avancées » seraient celles qui proposent le plus grand nombre de fonctionnalités comme la possibilité de faire des commentaires, de lire les articles les plus lus ou de partager un texte sur Facebook ou Twitter (Bivings Group, 2008; Spyridou & Veglis, 2008). Bref, l’adaptation web se fait par l’ajout de fonctionnalités qui, essentiellement, visent l’expérience d’utilisation du site d’informations plutôt que l’expérience de consommation (compréhension?) de la nouvelle. Regardons nos médias et nous verrons qu’ils s’inscrivent clairement dans cette tendance : les journaux publient leurs articles en ligne, les télédiffuseurs, leurs vidéos, et les radios, leurs émissions un peu comme ils le feraient traditionnellement; l’adaptation se fait en marge de ce contenu.

Certains diront que cette critique est facile et que la persistance de vieilles habitudes ne devrait pas surprendre, ni être dénoncée, car nous ne connaissons les nouvelles et le journalisme qu’à travers ses « incarnations précédentes » que son le journal, la radio et la télé. Il est donc difficile d’imaginer comment cette activité pourrait être réalisée autrement et mieux intégrée avec les nouvelles pratiques en émergence. Eh bien, justement! Pourquoi n’essayons-nous pas de penser au journalisme du futur sans nous baser sur le journalisme du passé? Cet exercice est périlleux et peut sembler futile, trop large. Par conséquent, je propose une analogie qui servira à guider cette démarche. Pensons à la transition de l’analogique au digital comme une adaptation cinématographique.

En effet, lorsque l’on adapte une oeuvre au cinéma, l’on n’essaie pas de faire une copie conforme de l’oeuvre originale. Les meilleures adaptations sont celles qui réussissent à cerner l’« essence » de l’oeuvre et à la réarticuler de manière convaincante à travers les « codes » du nouveau médium. M. Caron a déjà identifié certains changements découlant de l’usage de ces nouveaux codes. Il ne resterait qu’à les préciser et à identifier ce que constitue l’« essence » du journalisme. À quoi sert le journalisme? Que sont les nouvelles? Je ne parle pas ici de procédures (cueillette, présentation d’informations) ou des externalités positives (« punir les coquins »), mais de ce à quoi sert le journalisme. Qu’est-ce qui rend le journalisme absolument indispensable au fonctionnement de notre société? Il nous faut une définition qui inclut toutes les formes de nouvelles. J’ai moi-même quelques idées que j’exposerai dans d’autres billets. Cependant, j’aimerais avoir votre opinion auparavant.





La radio annonce, la télé illustre, le journal met en perspective… et le web ?

11 01 2009

Par Alexandre Cayla

Comme je l’expliquais dans deux de mes derniers billets, le journalisme est tout une fonction (topographier la société humaine) qui prend différentes formes selon le support sur laquelle elle est exercée (la radio annonce, la télévision illustre, le journal met en perspective, par exemple). Ainsi, pour éviter de cannibaliser leur production (j’arrête d’acheter le journal puisque j’ai la même nouvelle en ligne) les organes de presse doivent identifier les forces et les faiblesses de chaque médium et élaborer une stratégie holistique au sein de laquelle chaque support présente de manière différente l’information sur un même sujet/événement. Comme la radio, la télé et les journaux existent depuis longtemps et que leurs « codes » sont déjà bien établis et compris, je me concentrerai sur les caractéristiques intrinsèques au Web.

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Des idées pour le futur

7 01 2009

Howord Rheingold donne cet hiver un cours à Stanford sur le digital journalism. Pour le plus grand plaisir du reste de la planète, il est possible d’avoir accès à la page wiki du cours. On y trouve des idées très intéressantes. Mes préférées ? Le computational journalism et crash course. Ça se passe par ici.





Les 4 défis du journalisme web – 2e partie

6 01 2009

Par Alexandre Cayla

Ce billet est la seconde partie du texte sur les 4 défis du journalisme web. Dans la première partie, les deux défis sont : éviter les débats inutiles et ne pas confondre la forme (support) et la fonction journalistique. Elle se trouve ici.

Troisième défi : retrouver l’essence du journalisme

Lorsque les gens s’informent, ils veulent avoir de l’information sur des événements récents ou futurs qui sont susceptibles de les toucher. De là découle le mythe du journaliste comme « témoin professionnel » : tous ceux qui ne peuvent être présents s’informeront par son entremise. Toutefois, le journaliste n’est pas une simple « courroie de transmission », un simple relais humain plutôt que technologique : il fait le tri de tous les événements et ne rapporte que ceux revêtant une signification particulière pour son public cible. Dit autrement, si l’on considère que la société est un lieu qui se construit au travers les interactions entre ses membres et des événements, le rôle du journaliste serait de topographier l’évolution de la société humaine (d’ailleurs, ne dit-on pas que les conventions sociales sont des « limites » qui sont parfois « redessinées »  par la nouvelle génération ou par des événements particuliers ?).

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Les 4 défis du journalisme web – 1ere partie

6 01 2009

Par Alexandre Cayla

MÀJ : Pour les lecteurs tenaces et courageux, à la fin de la deuxième partie se trouve un commentaire de Collete Brin de ProjetJ ainsi que ma réponse. C’est ici.

Aujourd’hui, dire que le secteur des médias d’information (et, plus particulièrement, celui de la presse écrite) va mal est presque devenu un truisme; fragmentation du public, baisse des revenus publicitaires, déplacement des petites annonces vers de sites spécialisés, comme LesPac, Craigslists ou Kijiji, les sources de ses maux sont nombreuses. Cependant, le véritable fléau qui afflige le secteur n’est pas externe, mais plutôt interne : le manque de vision.

Je concède que cet avis est un peu raide, car le manque de vision des leaders et des chercheurs de l’industrie n’est certainement pas responsable de tous les problèmes qui accablent le secteur. Toutefois, comme Internet est là pour de bon, les sources du problème importent moins que la capacité des organisations médiatiques à les gérer. Voici donc les quelques défis que devront relevés par les acteurs du milieu de la presse.
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Pendant que les Géants dormaient… le monde a changé

14 06 2008

Par Alexandre Cayla

Internet vient encore de prouver sa capacité de changer la topographie de la société humaine en laissant sur le carreau un autre géant qui n’avait pas su l’apprivoiser : Hillary Clinton. En effet, dans la vague des analyses postprimaires (sur son infructueuse tentative de ravir l’investiture de son parti) plusieurs commentateurs ont blâmé, en plus du sexisme, son incompréhension de l’arène électorale post-Youtube.

Le San Fransico Chroncile trace même un parallèle entre les déboires de l’ancienne Première Dame et l’incapacité de certains acteurs de films muets à faire une transition vers les «talkies». À SurleWeb de Radio-Canada, Jean-Philippe Wauthier parle plutôt de la difficulté qu’a Hillary Clinton à s’adapter à une nouvelle « culture de l’authenticité » de l’Internet à l’ère du « 2.0 », des communautés. En substance, il argue que Hillary Clinton a dirigé la plus belle campagne électorale du XXe par siècle tandis que son rival, Barack Obama, a monté la première campagne du XXIe siècle.

Toutefois, son bilan en la matière est beaucoup plus reluisant que ne le laissent penser ces commentateurs : elle a lancé sa campagne en ligne cherchant à établir une «conversation» par le biais de Youtbe, elle a demandé à des milliers d’Internautes de choisir sa chanson de campagne et, vers la fin de la campagne, elle a refait le même exercice avec des T-Shirts. Bref, à mon sens, elle a acquis les outils du médium, mais elle n’en a pas maîtrisé les codes.

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