Hier, ProjetJ rapportait qu’une étude commandée par le « Fair Syndication Consortium » (qui regroupe 1500 médias sous la propriété d’Attributor) avait finalement réussi à quantifier la réutilisation, bien évidemment illégale souligne l’auteur, de contenu produit par les journaux. Aussi, selon la même étude, ce sont des réseaux publicitaires comme Google et Yahoo! qui sont les grands gagnants (grand méchants?) de cette histoire. Autre preuve que les Rupert Murdoch de ce monde ont raisons de vouloir la peau du géant de Mountain View ! Personnellement, je n’embarque pas. En jetant un coup d’oeil rapide, il y a plusieurs points qui me dérangent et qui me poussent à questionner les prémisses de base, la méthodologie, et les conclusions.
1 — D’abord, à propos de la copie d’articles.
Les critères utilisés pour évaluer l’ampleur du « plagiat » sont quantitatif (+ de 80 %, — de 80 % ou moins de 125 mots). Il est vrai que compter le nombre de mots pour savoir quel pourcentage de l’article est accessible n’est pas inhabituel. Cependant, il s’agit d’une mesure fallacieuse parce qu’il est possible de résumer le contenu d’un article en quelques phrases. Un résumé pourrait (théoriquement) être aussi « dommageable » que la recopie intégrale de l’article. De plus, on considère implicitement qu’il est aussi répréhensible de publier le titre d’un article, un extrait ou de l’article au complet ce qui est complètement ridicule. J’imagine que c’est ce qui est avancé par les auteurs lorsqu’ils affirment que tous les articles ont au moins été utilisés 4,4 fois en tout ou en partie. Cependant, lorsque l’on examine plus sérieusement les chiffres, il appert que seulement 18 % des articles identifiés ont été recopiés intégralement. Oui, cela représente plus de 100 000 articles et il s’agit là d’un problème, mais le problème est d’un autre ordre.
Ensuite, il n’y a aucune mention de la notion de « faire use ». Il ne faut pas oublier qu’au-delà du droit d’auteur existe la liberté d’expression. Celle-ci est d’autant plus fondamentale lorsque l’on parle d’information d’intérêt public. Considérer automatiquement que la republication d’un article en tout ou en partie est un acte illégal est réducteur et, à mon sens, très dangereux. Finalement, il n’y a aucune mention de l’usage de liens ou de trafic généré par ladite recopie. Si l’extrait d’un article incite les internautes à se rendre sur le site de l’auteur, il est très difficile qu’il y ait eu un « vol ». Or, le rapport ne contient aucune information à ce sujet. Le titre, un extrait ou l’article se trouve sur un site sans licence ? C’est du vol! Généralement, les choses ne sont jamais aussi claires que cela.
2 — Ensuite, en ce qui concerne les sites qui réutilisent le contenu des journaux.
On affirme que 38 % de ces sites appartiennent aux 100 000 obtenant le plus de trafic sur Internet et que 10 % sont des blogues. Or, en plus de ne pas fournir la liste, ils ne font aucune distinction entre le type de service offert par ces sites Internet. Ont-ils comptabilisé Facebook, Digg ou Del.icio.us? Aucune idée. Quelle est leur mission première ? Il manque beaucoup d’informations à ce sujet. Cependant, j’imagine que cela importe peu aux auteurs de l’étude puisqu’ils devaient vouloir surtout obtenir un gros nombre comme outil rhétorique.
3 — Finalement, en ce qui concerne la publicité.
Encore ici, l’usage de raccourcis est flagrant. Comment ont-ils procédé à l’évaluation des stratégies de monétisation? En identifiant le réseau publicitaire et en effectuant une simple opération arithmétique : l’addition. Or, pour pouvoir évaluer réellement l’ampleur de la « perte » subie par les journaux plus de granularité aurait été nécessaire. D’abord, il aurait été utile de savoir quel modèle publicitaire était utilisé : CPM (Coût par mille — impressions) ou CPC (coût par clic). Traditionnellement, les journaux fonctionnent avec les deux modèles tandis que les blogues (plus dépendants de Google) se contentent du CPC. Qu’est-ce que cela veut dire? Que si les internautes ne cliquent pas sur les publicités présentées en marge du contenu, les « voleurs » ne reçoivent rien. Dans une telle situation, à combien se chiffre le « vol »? 0 $. Et c’est qu’ici qu’en oeuvre la deuxième variable : la qualité de l’inventaire publicitaire. Google ne publie pas les mêmes publicités sur les mêmes sites. Oui, il effectue une analyse du contenu et tente de présenter des publicités « contextuelles », mais la compagnie procède aussi à l’évaluation des sites. Si un site reçoit des publicités de moindre qualité, il générera moins de clics. Par conséquent, dire que 53 % des sites « monétisent » le vol grâce aux publicités de Google ne veut absolument rien dire.
Quantifier le « vol » de contenu en ligne est important. Cependant, il faut le faire avec beaucoup plus de souci que l’on fait ces auteurs. De plus, pour l’instant, je ne suis pas sûr qu’essayer de faire un « crack Down » du Web soit nécessairement la solution à tous les problèmes des éditeurs….
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